Textes

 

Par Daniel Maigné

 

I - Contexte

 

Quinze ans après notre bascule dans un nouveau millénaire d’ère (chrétienne), faisons le point : le marketing réalise l’objectif d’un cauchemar de George Orwell. Il a installé chaque individu dans une permanence attentiste, devant un écran prétendu personnel, vendu comme interface. De « bouquets » TV en téléphonie cellulaire ou tablettes wifi, la solitude humaine (là où se cache l’autonomie) est devenue ringarde : nous voilà joignables à l’instant en mélange de vies professionnelles et privées, d’intimités partagées et de réseaux sociaux, banalités au goût de spectacles.

Lorsque, réagissant aux doigts, les écrans se sont prétendus « tactiles », cela aurait dû nous interpeller, comme la police : arrêtons tout, nous évaluerons ensuite. Mais non, il fallait fuir un vide : celui des sens. Car au mot tactile, si vous le permettez, j’attribuerais volontiers la pression d’une paume aimée sur ma nuque, d’un bras enveloppant mes épaules. Aucun de ces bonheurs-là n’est à espérer d’une « révolution » numérique : les écrans, surchargés d’applications, resteront dans l’ère glaciaire pour les terminaisons nerveuses qui aspiraient à frissonner plutôt qu’à être informés.

Au milieu de ce mensonge, convenons-en, certains courageux continuent (seuls) d’explorer la tactilité des formes, matières et couleurs. Il paraît qu’il reste des peintres, qu’ils se situent en deçà de la modernité, oublieux des « installations » du monde interconnecté (et surtout précaire). Leur geste ne tient qu’à un cordon viscéral, facile à arracher tant nous serons bientôt enclins à toiletter Lascaux ou Altamira en parcs d’attractions.

Parmi ces peintres, il en est, armés (réfléchissant à leur époque) pour transcrire (fractures des plans, matières, acidulé des couleurs) la désappropriation qui nous a faits victimes consentantes (où le commerce s’occupe du marketing, à moins du contraire). Il en est surtout, nostalgiques et amoureux, qui ont gardé mieux qu’un souvenir du vivant : des preuves épidermiques enfouies en leur être, vives, prêtes à affleurer. Stéphane Peltier est de ceux-là, dévoilant avec de modestes pinceaux, d’inédits continents, pour restituer ce qui, en l’humain, a devoir de mémoire : une place dans l’espace, dans la couleur, dans la lumière.

 

II - Contenu

 

Nous le découvrons au fur et à mesure : la vie est pleine d’abandons, de ruptures, de renoncements. Tous nos élans trouvent leurs limites dans notre condition de mortels. Les pères partent toujours trop vite et les caresses des mères deviennent obsolètes à ce qui nous tend, avenir dévorant qui aspire déjà. La plupart de nos gestes vrais se perdent dans l’éther, au point que nous ne sachions s’ils sont efficaces ou esquisses restées en suspens.

A cet endroit de nos anatomies, les traits de figures humaines de Stéphane Peltier suivent leurs lignes dans cette fuite, tracent des contours de membres à saisir aussitôt évanouis, présences atomisées dans les « remords » du peintre, là où se perd la mémoire : par recouvrement radical. Ainsi, il peint ce qui manque ou a manqué, depuis une sensualité fluide, gouachée, transpercée à grands jets par la brutale modernité (ici, des arbres déracinés inversent nos sens désolés, là, passent des avions dévoreurs d’espaces, ailleurs bruissent des aigles aux ailes battantes ou fouinent des souris inquiètes tandis que des rivières instinctives déversent leur cartographie, loi de gravité).

Dans un espace plus récent de sa création, Stéphane Peltier s’attache à une forme labyrinthique : des drapés où nous est proposée une matière toute en volutes. Là, un tour de force est remarquable : il faut toute une volonté, dans la contemplation de ces toiles, pour effacer la mémoire des nuits, des corps, des êtres en amour et en repos. Pourtant, aucun tracé de la volupté humaine ne permet de situer cet intime : radicale, une pudeur voulue dresse le regard et éteint le voyeur.

Parangons d’isolement, deux personnages frontaux, peut-être effrontés : un gamin nous attend, au coin d’un échiquier mouvant comme les sables. Prenons garde à son parpaing. Puis un « bienveillant », diaphane halluciné, s’ébahit de vous voir absorbés de réalité. Dans leur solitude, je décèle du défi, de la persistance : une vache voit-elle le train passer ou le contraire ? Et pour toujours un manque. Ces êtres, muets, le resteront : ils n’apparaissent pas pour vous, spectateurs indiscrets de la fragilité. Ils cherchent dans le vertige ce qui leur permet de rester debout, définitifs dans l’atelier du peintre puis sur les murs du monde.

 

III - Continent

 

En géographie, tout commence sur des cartes. Dans l’intime, les troubadours d’une époque révolue ont conçu la « carte du tendre ». Les contours de leur initiation s’appuyaient sur un sens donné au désir que nous avons perdu : notre frénésie est le signe d’une intensité tangible, mais, vécue pour elle-même, elle ne permet plus de nous orienter.

Si vous avez cédé à cette accélération, il se peut qu’en entrant dans une pièce où vous pourrez flâner devant les peintures de Stéphane Peltier, vous perdiez nombre de vos repères. Faites l’effort de rester serein : dans ces fragments de traces, de postures, décors fracturés qui se chevauchent, se renient, s’entrechoquent, vous pourriez reconnaître cette matière indéfinissable qui a tissé vos vies, par bribes, en son impermanence trouble.

 

Parce que tous morcelés, nous partons au mieux vers notre propre exploration, puis vers des visages à déchiffrer, des émotions cueillies par les formes et la fragilité des nuances. Et aussi nous questionnons, depuis un horizon limité, ce qui nous fit avancer, et jusqu’où nous pourrions nous détacher du troupeau pour suivre une voie propre. Il faudra un jour établir cette cartographie des manques, fractures, ainsi que celle des vérités palpables : caresses, regards. L’immensité de ce projet ne doit pas décourager : un paysage mental n’est pas plus inaccessible que ne l’étaient les « Indes » qui ont fini par se découvrir en « Amérique ».

Gageons : la perspective d’une échappée vers l’inconnu saura exciter les téméraires, ceux qui n’ont pas peur d’eux-mêmes. Stéphane Peltier a entrepris cet immodeste chantier. Dans ce territoire qui peut sembler hostile (au confort de soi-même), parce qu’une lumière émane de ses travaux, disons-le : il avance en éclaireur.