Le compas et le fantôme

« Le peintre qui se fie à son compas s’appuie sur un fantôme. »
Cette remarque d’Ingres – première page, premières lignes de ses écrits sur l’art – désigne aussi bien le paradoxe de son œuvre, qu’il (m’) éclaire sur mon rapport à la peinture : une façon d’être au monde dont la mémoire est la seule garante, la seule objectivité réelle.
Le paradoxe de cette courte sentence réside en ce qu’elle contredit cet artifice que la peinture d’Ingres semble cultiver aussi bien dans l’épure du tracé que dans l’allongement de la forme ou le lissé des surfaces et la disparition de la touche. Tout ici sent le compas – si le mot désigne bien le calcul, la construction, si éloignés, donc, de la nature.
Mais il y a ceci : il ne s’agit pas de mesure ; pas de calcul ou de vérité mathématique ou scientifique de la forme. Il s’agit de désigner, en creux, ce qui constitue la seule réalité du peintre : la mémoire. Mémoire du regard qui forge la nature et l’incarne – à rebours du compas qui, dans la connaissance qu’il en donne, la transforme abstraction.
« Il faut toujours dessiner, dessiner des yeux quand on ne peut dessiner avec le crayon ». C’est à dire : laisser au regard – non à la mécanique de la règle ou de la méthode – le soin d’investiguer le monde. Le contraire d’une méthode académique. Le contraire, aussi, du fantasme photographique en peinture.
(Étrange, dès lors, de savoir que Courbet faisait en partie reposer le réalisme en peinture sur son usage de la photographie).

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