Petit bourgeois

Je dois être un petit bourgeois.
Je regarde la peinture de Chardin et, outre la peinture dans sa matière même, sur laquelle je reviendrai, je suis captif de la fascination qu’exerce sur moi une sorte d’enfermement dans un silence presque satisfait, borné par les objets et les murs le plus souvent nus de ses scènes de genre. Et ce monde, je ne le vois que trop, est celui de l’intérieur bourgeois du XVIIIe siècle qui bornait l’existence de Chardin. Un espace de l’anecdote sans horizon, et presque sans contenu. « Si le sublime du technique n’y était pas, l’idéal de Chardin serait misérable » disait Diderot. Il avait raison.
Même Greuze, dans ses larmoiements et sa sensiblerie convenue, tentait de faire porter à cette condition bourgeoise les valeurs morale de sa classe. Comme une revendication, une déclamation théâtrale.
Il n’y rien de cela chez Chardin : sa peinture parait non seulement sans revendication, mais presque sans contenu. Le vide de l’anecdote dans le meilleur des cas : le regard détourné de La serinette, la suspension du geste de la Dame se servant du thé, l’instant anodin de La gouvernante, etc.
Restent les objets. Je parlais de silence, mais ce n’est pas cela. Le silence, c’est Morandi. Les objets de Chardin sont parfois silencieux, mais ils sont surtout têtus, presque obtus parfois, dans leur apparition grumeleuse où se pose l’éclat d’un reflet, la précision d’une brillance ou le contour d’une forme immédiatement démentie par l’impossibilité de saisir la matière même de la chose dans la surface peinte, indécise et qui ne réalise le corps, la matière des choses, que dans la distance (comme, là encore, l’avais bien vu Diderot). On ne peut s’en remettre pour les saisir, qu’au tremblement de la lumière. C’est peu. Et pourtant c’est bien suffisant.

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