Quand ça sent la photo

Souvent je remarque que la peinture « sent la photo ».
La peinture contemporaine sent (souvent) la photo. Je ne désigne pas ici une peinture dont l’enjeu visible est celui d’un positionnement problématique par rapport à la photographie. Je ne parle pas de l’hyperréalisme de Goings, d’Estes ou de Chuck Close (sur lesquels j’aurai certainement à revenir). Je parle de ces peintures, innombrables, dans lesquelles avant même toute dimension picturale, je perçois du photographique, une origine photographique.
Cela ne devrait pas me gêner tant il est vrai, comme je le lisais récemment (je ne sais plus où) que l’appareil photo a depuis longtemps pour les artistes remplacé le carnet de croquis. Et pourtant cela me gêne, souvent. Parce que je ne peux plus voir que difficilement au-delà de cette origine : l’image qui a constitué le modèle de la peinture. Elle fait écran, et doublement. D’une part parce que je perçois dans la peinture même des effets, des espaces, des formes et des cloisonnements, des surfaces, des rapports de plans ou de cadrages qui ne lui appartiennent pas mais semblent autant de traces ou conséquences (peut-être inconscientes) d’une soumission involontaire – ou à laquelle le peintre ne sait comment échapper – à ce modèle, à ce modelage a priori de la vision, du regard, et donc du monde. D’autre part car cet écran me rend non seulement suspect ce rapport au monde déjà médiatisé et surdéterminé par la captation photographique, mais également parce qu’il fait basculer la peinture dans l’anecdote ou la simple dénotation.
Mais le plus important : je ne vois plus la construction d’un regard, mais le traitement d’une image dont je me demande souvent en quoi elle a besoin de la peinture pour exister.
Le pittoresque était à l’origine « ce qui mérite d’être peint », pour devenir ce poncif par lequel le monde s’est réduit à une carte postale. Lorsque je sens ainsi la photographie, le photographique, c’est la peinture elle-même qui devient pittoresque : occasion d’effets picturaux qui deviennent presque récréatifs et désincarnés, sans nécessité.
La coulure, dont j’ai parlé précédemment, est de ces effets-alibis.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>