L’ennui du sens – I

On n’échappe pas au sujet (logerait-il dans la peinture elle-même, comme une tautologie) ; voilà pourquoi je préfère parler d’objet, et de peinture sans objet.

Pourtant il résiste, s’obstine.

Mais je ne veux pas voir dans ce sujet la construction d’un sens, qui ferait de la peinture son expression ou pire, sa traduction. Là réside peut-être en partie l’infranchissable distance qui nous sépare des classiques et nous rend, malgré toutes les études critiques et historiques, irrémédiablement coupés d’une époque où la peinture était une littérature. L’ut pictura poesis nous est définitivement inaccessible ; et il n’y a là aucune nostalgie, seulement quelques questions adressées à la peinture.

Je sais : le sens en peinture n’est pas réductible à un contenu littéraire.

Pourtant ce fantasme de l’ut pictura poesis donnait à la peinture une liberté à mes yeux constitutive : celle de formuler par elle-même les conditions de sa présence. En d’autres termes, la liberté d’être d’abord picturale ; en tant qu’acte, geste, touche, matière et figure. En la libérant de la question, proprement impensable alors, du « quoi peindre », la théorie classique lui offrait les conditions de son autonomie. Et je me demande, à chaque fois que je regarde sur une reproduction que j’ai accrochée au mur, l’invraisemblable drapé qui couvre le corps du saint Bartholomé du Greco, si ce n’est pas là une intuition des Maniéristes ? Cette étoffe : où réside le corps même de la peinture et sa simple présence. Un exemple parmi d’autres (et je serai amené à revenir sur le cas des Maniéristes).

Reste donc le sujet suspendu, qui n’a finalement de légitimité qu’à n’être pas pourvoyeur de sens, mais de présence, en dépit de ce qu’il dit.

Le sujet est un mobile ; quand le sens pourrait bien être devenu un alibi.

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